The morning commute (french)
Photography Julie Guiches / Picturetank

The morning commute (french)

Research at dawn

Le matin est un moment bien particulier, l'entrée dans la vie, l'éclosion de chacun de nous à son identité et à son rôle sociale. C'est un moment intime, personnel. Le trajet qui nous transporte du domicile au travail est la première activité, la première action qui concentre en elle cette transition de l'espace intime à l'espace public, à la sociabilité.


Méthos a décidé de porter son regard sur ces trajets, de les observer d'un point de vue anthropologique pour approcher de plus près ce qui se joue le matin, en soi, entre nous. Nous présentons ci dessous un compte rendu de ce sujet sous forme narrative.

 

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Ne pas rater le RER de 6H43 ; bien choisir sa place dans le train et se rendormir confortablement ; se recoiffer promptement dans la vitrine du rétroviseur pour avoir un visage présentable : se réveiller en douceur avec la musique de son baladeur pendant la longue marche qui mène au métro ; faire un détour par la pharmacie ; parcourir le dernier magazine reçu la veille,… Les trajets quotidiens le matin peuvent se circonscrire à des activités simples et banales. Et soulever autant de questions triviales : L’A86 sera-t-il embouteillé comme chaque jour ? Quel sujet abordera le chroniqueur de l’émission de radio écoutée sur le chemin ? Quel journal prendre à l’entrée du métro : 20 minutes ou métro ? Qui croisera-t-on ce matin ? Le chanteur de rock sur la ligne 8 sera-t-il présent comme à son habitude ? Le kiosque à journaux sera-t-il déjà ouvert ?

 

Somme de toutes ces préoccupations individuelles, les trajets du matin dévoilent un monde dans lequel de multiples destins se rencontrent et s’entrelacent. Entre la douceur et le secret d’une intimité confinée au foyer, au chez-soi, à un territoire façonné à notre image, et l’orée d’un monde social, où d’autres identités professionnelles, scolaires ou associatives se constituent, que se passe-t-il exactement ? Entre ces deux temps codifiés, attendus, maîtrisés, qu’est-ce qui est en jeu ?

 

Le matin se résumerait trop facilement à ces deux cycles, le privé et le public, l’intimité et le professionnel, la famille et le travail. Entre les deux, il y a pourtant un trajet. Un moment dédié. Un voyage. Durant ce parcours, le matin, qu’est-ce qui se noue ? Pour beaucoup de citadins, des vétilles, des choses sans importance. Des détails futiles. Peut-être. Et tant mieux.

Il est effectivement facile d’oublier ce temps perdu, de le négliger, de le rejeter dans les limbes de son esprit. Il est proche, si proche, il nous accompagne, nous « colle à la peau », inévitable ; il nous entoure toujours et tous les jours à tel point qu’il en devient d’une banalité insignifiante.

 


Justement, parce qu’ils sont a priori sans intérêt à la surface des expériences quotidiennes, nous avons voulu, chez Méthos, plonger dans ces trajets du matin au quotidien. Car ces parcours répétés sont également le résultat d’une construction sociale, d’un cheminement tellement ritualisé qu’il en est oublié. Et embrasser cette mécanique, la révéler, permet de comprendre un peu du théâtre social qui chaque jour s’organise au cœur de la cité.
Pour saisir ces trajets et leurs implications, il convenait de sortir de soi, de quitter cette carapace qui nous habite en tant que membres de la ville. Pour être ethnologues, nous sommes devenus autres. Accompagnant des franciliens dans leurs transports matinaux, de leur domicile à leur lieu de destination finale, nous les avons vus d’un œil neuf, sans balise, comme un touriste étranger projeté à 07H30 un jour de semaine dans la station Chatelet. Une fois le choc initial passé, à nous d’appréhender les différents us et coutumes de cette pratique urbaine, et de décrypter toutes ces réalités dans leur diversité protéiforme.

 

PRÉPARATION & ECLOSION


Une fois la porte du domicile refermée, un monde se referme derrière les franciliens qui partent travailler le matin. Ils abandonnent un univers familier, un foyer qu’ils ont construit, au sein duquel ils peuvent se réfugier. La porte est cette frontière. Désormais, il faudra composer avec les autres, les éléments extérieurs, la société publique et non plus le microcosme privé. Avant d’amarrer dans un autre monde connu, de retrouver des repères et des visages familiers au sein de l’entreprise dans laquelle ils travaillent, de l’école ou de l’université au sein de laquelle ils suivent leurs cours, les citadins vivent une période de transition pendant leur trajet.

Durant ce passage, tout est incertain et imprévu, les gens croisés, le temps qu’il fait, l’aspect de la cité. Un spectacle nouveau s’offre à eux chaque jour sur leurs trajets. Est-ce qu’il pleut ? Est-ce que le kiosque à journaux sera ouvert ? Est-ce qu’il restera des croissants à la boulangerie ? Est-ce que le camion poubelle sera passé ? Cette incertitude liée aux trajets du matin provoque une excitation matinale. Marie apprécie croiser le boucher de son quartier qui ouvre sa devanture, "le week-end, je reste souvent au fond de mon lit. Finalement, il n’y a que la semaine, quand je sors le matin, que je peux profiter de cette agitation".

Sur leur parcours, tout se crée ; les citadins sortent dans une ville en éveil, en éclosion, et ils ont le sentiment d’appartenir à cette genèse, à cette histoire qui s’écrit quotidiennement. Chez eux, au domicile, il s’agit de leur propre sphère, de leurs soucis, de leurs décisions. Le cercle des habitués est plus large au travail, mais il reste limité à quelques personnes. Ces histoires sont établies, constituées, sans surprise.
A l’inverse, sous leurs yeux, se construit au cours de leur trajet le récit de la ville. Il est collectif, implique les autres passants qu’ils croisent, les camelots, les boulangers, les écoliers, les restaurateurs, les cheminots, les nettoyeurs. Et eux aussi sont à l’origine de cette fresque sociale en construction, par leur simple présence, y participent.

La notion de quartier prend finalement tout son sens le matin pour ces citadins, qui observent la genèse de l’environnement dans lequel ils vivent. Pour certains, le soir, tout est mort, fermé, les rideaux ont été tirés, les habitants se sont retirés dans leur espace privé. Le Week-end, à l’instar de Marie, ils arrivent « après » la bataille », une fois que l’effervescence de l’éclosion est passée, dans l’agitation du tout-venant, spectateurs extérieurs au quartier qu’ils habitent. Le matin, sur le trajet, ils sont acteurs, ils vivent des instants inédits dont eux seuls peuvent profiter en tant qu’habitants de leur quartier. Ils sont ainsi les représentants de cet espace, s’imprègnent d’anecdotes qu’ils pourront raconter, de mythes qu’ils transmettront, d’histoires qu’ils partageront ; ils deviennent les emblèmes d’une cité naissante.

Dans cette ville qui s’éveille, tout leur semble possible. Aux yeux des autres qu’ils croisent, chaque citadin demeure un inconnu. Sans identité a priori, contrairement à l’intérieur de leur foyer ou dans leur vie professionnelle. Il est alors possible de se travestir, de jouer un rôle différent dans une cité aux territoires encore indéfinies. Dans la brume du matin, certains n’hésitent pas, comme Marc, à être un autre : "le matin, quand je roule et que je suis en retard, j’accélère, je me mets sur la file de gauche. C’est un peu dangereux, pas trop quand même parce que je fais attention, mais c’est vrai qu’il ne vaut mieux pas que mes collègues me voient comme cela".  

D’autres, comme Gilles, jouent « les apprentis-poètes dans le métro », pour faire œuvre de séduction et attirer le regard des jolies filles : "souvent, je prends un livre, je me plonge dedans, puis je lève la tête, et je leur adresse juste un petit signe de connivence ni trop effacé ni trop appuyé, juste comme il faut". Le matin, dans la ville, les territoires sont encore en formation. Chacun peut profiter de ce no man’s land social, dans lequel les identités ne sont pas figées pour expérimenter d’autre soi, pour vivre de nouvelles expériences, pour revêtir l’apparat d’un autre.

 

Le trajet du matin est un temps de transition, un passage entre la sphère privée et la sphère publique. Durant ces moments, rien n’est encore figé, tout est en construction, tout un monde de possibles s’ouvre aux citadins. En définitive, il règne dans l’atmosphère comme un parfum d’aventure. Ce moment de latence, cet « entre-deux » peut être vécu comme un sas, notamment avant d’affronter les obligations professionnelles. Le trajet du matin est pour beaucoup la fin d’une longue nuit, ou un  réveil progressif, il permet à tout le moins une transition en douceur avant d’affronter la réalité du monde.

Ce premier contact avec l’extérieur est une répétition générale qui assouplit l’interface parfois vécue brutalement entre sphère privée et obligations publiques. Gilles profite de la marche du matin qui le mène au métro : "ça me permet de me réveiller, je suis encore dans un sommeil comateux, mais marcher, avoir le vent de face me donne un bon coup de fouet pour la journée".

Le trajet du matin permet également de s’entraîner pour la journée qui s’annonce. Au milieu d’inconnus, il est plus facile de se préparer incognito, de mettre la suite des événements en ordre et en musique. Face aux responsabilités qui s’annoncent, le temps passé en voiture ou dans les transports peut être utile à la réflexion. Dans la confusion du petit matin, au creux de l’intimité, difficile de se projeter sur l’après. A l’inverse, dans le répit du trajet du matin, la journée prend sens, acquiert structure et unité. Sophie en profite par exemple pour consulter son agenda : "quand j’attends le métro, je peux facilement me concentrer sur ce que je veux faire. Je m’assois et je programme mes rendez-vous de la journée". D’autres comme Marc tirent parti de leur route en voiture le matin pour appeler leurs collaborateurs et prendre la température au bureau.

 

Le trajet du matin fonctionne somme toute comme un programme d’échauffement. Chacun se projette mentalement sur la journée qui s’annonce, s’organise à son rythme, se détache progressivement du foyer. Sans être encore en poste et en situation de travail, ce moment est un tremplin idéal pour agencer les différentes cases de son calendrier. De la première réunion aux courses à faire pour le soir, toute une journée s’organise en un trajet. 
Dans le tourbillon du métro qui avance, de la voiture qui se met en branle, une vie se fixe, s’amarre, se fige en esprit.  Le trajet du matin est structuration, passage d’une nature intime et sauvage à une culture sociale dans laquelle chacun rejoint la place qui lui est assignée.

Mais cette journée n’est encore que virtuelle, elle n’a pas « officiellement » commencé. Alors, dans ce temps occupé à composer les cases du programme du jour, à mettre en ordre le mouvement social des choses, on cherche des signaux avant-coureurs. Les premiers événements sur le trajet sont vécus comme autant de pressentiments qui éclairent la journée à l’aulne de leur signification. Un voisin qui dédaigne une salutation, une flaque d’eau qui éclabousse un pantalon, et tout commence mal. Un ciel printanier, le sourire de la boulangère, et le jour s’éveille sous les meilleurs auspices. 

 

Finalement, le trajet du matin s’apparente à une gestation ;  tout est propice à des interprétations superstitieuses ; tout n’est encore que projection, prévision virtuelle, préparation à un avenir immédiat mais encore hypothétique. Dans ce monde en éclosion, ce moment quotidien est progression tournée vers une ligne de crête à l’horizon : la journée qui s’annonce.

 

RITES & COUTUMES


Paul apprécie la fluidité de son parcours le matin. Il le connaît par cœur, en maîtrise les moindres arcanes. A commencer par le parcours à pied, Avenue Secrétan ;  puis la station Velib. Il pourrait se chronométrer tellement il a acquis une maîtrise experte pour détacher la bicyclette, ses gestes sont réglés, précis, juste assez rapides pour ne pas bloquer la machine par précipitation. Ensuite il roule, toujours le même parcours, la piste cyclable le long du canal Saint-Martin jusqu’à Bastille ; sur la route, il se permet même de griller quelques feux rouges, toujours les mêmes, bien évidemment après avoir jeté un coup d’œil à droite et à gauche, … pour vérifier qu’aucune voiture de police ne patrouille dans les environs. Arrivé à destination, il gare le Velib sans trop de problème, trouve presque toujours de la place dans la station située à deux pas de son bureau. 

Finalement, chaque jour, tout se passe de la même manière, et le temps qu’il met dépend uniquement de la fréquentation de la piste cyclable. Parfois, personne ne roule devant lui et il roule à tombeau ouvert,  parfois il est ralenti par des cyclistes devant lui insensibles à ses coups de klaxon. Alors il ronge son frein et attend l’intersection pour les doubler allégrement.

 

Pour beaucoup d’entre nous, comme pour Paul, l’histoire se répète quotidiennement lors de nos trajets le matin. Les surprises sont rares, la scénographie et le déroulement des parcours réglés selon une chronologie immuable. Chacun identifie des séquences lors ce trajet, découpe son itinéraire pour mieux le structurer ; entre les étapes, des points de passage obligés scandent le parcours, donnent une unité invariable à l’ensemble. Ces repères franchis chaque matin sont constitutifs du trajet, par eux c’est le cheminement matinal dans son ensemble qui prend sens, s’inscrit dans le cours naturel des choses et devient rassurant. 

La baguette de pain, la marche jusqu’au métro, le vendeur de 20 minutes en haut des marches, le trajet dans la rame, puis les derniers mètres jusqu’au bureau. Immuable répétition. Tout peut aller de travers, le trajet le matin, demeure, inamovible et identique, compagnon de route éternel. 
Marc en vient même à devenir fataliste sur les bouchons en île de France : "tous les matins, je sais que je vais être ralenti jusqu’à l’échangeur de l’A86. C’est écrit, c’est couru d’avance. Quand il n’y a personne, c’est une énorme surprise ou alors c’est que je suis tombé du lit. Mais j’en prends mon parti.  Je sais qu’ensuite, ça va mieux. Ce n’est pas une mauvaise surprise, j’ai l’habitude maintenant".  Le trajet du matin est assimilé à une loi mathématique, logique, implacable, une suite de séries identiques qui jamais ne prend fin. Certains vitupèrent contre ces minutes qui ne finissent jamais, contre ce temps incompressible contre lequel ils ne peuvent lutter, mais sa répétition structure leur journée. Les semaines passent, le trajet du matin demeure, phare insubmersible, nécessité absolue et condition première, donnée sine qua non, sans laquelle une journée ne peut être. 

 

Dès lors, à nous qui chaque jour vivons cette loi des séries, le trajet du matin peut apparaître comme un ordre naturel. En réalité, il est la résultante de nos propres stratégies. Notre parcours est une œuvre personnelle, polie et enrichie par la force de l’habitude. Le quai du métro parisien révèle ce spectacle étonnant le matin. Des personnes  aguerries par leur pratique marchent d’une allure égale, plus ou moins lentement, et leur rythme est identique, dicté par la maîtrise de leur corps acquise au fil du temps. Certains ne forcent pas le pas à l’annonce d’une rame qui arrive, ils savent d’expérience qu’ils auront le temps de s’engouffrer à l’intérieur. Eux ont l’habitude, et regardent d’un œil contempteur les touristes béotiens qui les ont précédés à l’intérieur de la rame, essoufflés par leur course inutile. A tous ces néophytes, ils semblent dire du haut de leur expérience : "vous voyez, à quoi cela servait-il de se presser ?".

 

Les stratagèmes mis en œuvre sont intériorisés à tel point qu’ils en sont oubliés ; ils s’insèrent naturellement dans l’ordonnancement des parcours le matin.  Pourtant, chacun accumule une connaissance exhaustive, une bible de renseignements, de « trucs et astuces » sur son propre trajet.  Ainsi Marie a les mêmes réflexes chaque matin quand elle monte dans le RER : « je monte toujours en haut dans la rame. Je veux absolument une place en haut. Comme cela, je peux observer le paysage. Quand je monte, il y a de la place en bas. Mais ce n’est pas grave. Je reste debout en haut. Je sais que deux stations après, à Fontenay, tout le monde descend. Et je peux m’asseoir pendant tout le reste du trajet. ».  Ces mines d’information sont acquises progressivement, elles sont le fruit d’une expérience mature, ne concernent qu’un trajet spécifique, différent des autres. Impossible dès lors de les comprendre pour un observateur qui ne vit pas le même trajet et la même réalité. Comment expliquer que Sophie, après avoir marché d’un pas rapide jusqu’au RER, ralentisse soudainement ? Elle seule détient la clef de l’énigme : "le matin, même si je connais par cœur les horaires du RER, je ne sais jamais si je serai dans les temps. Le RER peut avoir du retard ce matin là, ou de l’avance. Et la situation s’éclaircit seulement quand je vois le panneau du quai qui annonce les prochains trains depuis le trottoir. Alors, je sais qu’il me reste 2mn ou 30 s, je  peux gérer mon temps comme je l’entends, et généralement je ralentis ou j’accélère en fonction". 

La répétition des trajets permet l’accumulation de connaissances expertes, et l’on n’est pas seulement un individu jeté dans la cohue des autres parcours, mais la mémoire vivante tout autant que le chroniqueur de son propre trajet. Chacun aiguise tout au long de son itinéraire des réflexes minutieux, élabore des règles de conduite auxquels il ne déroge pas. Pris bout à bout, ces micro-décisions forment un ensemble harmonieux et cohérent ; de la somme de tous ces actes épars, émane une stratégie individuelle, un parti pris éminemment personnel. Un trajet « à soi », une règle d’or codifiée selon ses propres soins se construit. 

 

Il est tentant de qualifier ces rituels d’automatisme inconscient, comme si tous les matins une armée des ombres se croisait sur les autoroutes et dans les couloirs des métros et RER, peuple en déréliction de soi. Ces mécanismes résultent davantage d’efforts rationnels en conformité avec des objectifs que l’on s’est fixé : ne pas se presser, perdre le moins de temps possible, ou arriver au même moment que sa collègue de bureau. Tout le trajet est orienté pour atteindre ce but, toute la maîtrise accumulée est mise au service de cette finalité. Avoir le bon geste, la bonne distance, la bonne allure. 
Quand tout s’enchaîne parfaitement, quand le rituel codifié « coule de source » sans anicroche, certains éprouvent une griserie, l’euphorie d’un pouvoir discrétionnaire : l’ordre établi par sa seule autorité s’avère efficace, il dompte les éléments extérieurs. Alors, comme l’artiste sent parfois avoir atteint la quintessence de son talent au travers de son œuvre, on éprouve un sentiment de perfection achevée.

Mais gare aux désillusions… Ce régime instauré par sa seule volonté est fragile. Le moindre grain de sel peut déstabiliser ce bel édifice. Un incident dans le métro, un accident sur l’autoroute, et tout s’écroule. Sarah ne supporte pas une chose : voir la place dans le bus prise à l’arrière le matin. Cette place est la sienne, elle peut régner sur la voiture, allonger ses jambes, dévisager tous les passagers sans être vue. Elle pensait que tout le monde avait compris cette règle tacite… et quand un individu malpoli enfreint sa loi et ose être assis à cette place quand elle monte dans le bus le matin, elle s’en offusque et maugrée intérieurement contre cette grossière provocation. Il s’agit presque d’une atteinte personnelle…

 

L’imprévu sur son itinéraire heurte et dérange, il est assimilé à une tentative de putsch contre le rituel que chacun avait institué. Gilles accompagne mentalement la musique de la rame du métro qui le transporte chaque matin. Il sait distinguer les crissements dus à l’usure des freins, le ralentissement nécessaire pour respecter un écart de sécurité avec la rame précédente. Pourtant, dès que le métro s’arrête brusquement, sans raison, il éprouve un haut le cœur d’impuissance et devient rapidement impatient, "car personne ne nous prévient. Là, pendant quelques secondes, je ne maîtrise plus rien, j’ai peur, celà m’inquiète". 

Sous l’apparente répétition monotone des trajets du matin, se dissimulent des rituels patiemment institués, des stratégies savamment élaborées. Le trajet du matin peut alors s’assimiler  à un gouvernement autocrate, avec ses propres lois, ses propres codes, ses propres jugements. Il est le fruit des seules décisions de celui qui le pratique, … et légitime à ses yeux seuls. Pour les autres, ce régime demeure secret ; et chaque jour, quand des individus se croisent, se heurtent ou s’ignorent, autant d’institutions personnelles négocient, échangent ou guerroient dans la ville. 

 

RÊVERIES & FLÂNERIES


Le matin, les trajectoires se croisent, mais les individus sont souvent seuls. Après le réveil et les premiers échanges à l’intérieur de l’intimité du foyer, avant le rôle de représentation dans la vie active, le trajet représente une parenthèse solitaire. Moment que l’on passe généralement seul, il est l’occasion de se retrouver avec soi-même, de « prendre du temps » pour  soi.
Sarah qui vaque à ses occupations de mère de trois jeunes enfants au réveil, vit cette période de transition comme une occasion unique de se ressourcer : "le matin, c’est un peu difficile. Je dois m’occuper des enfants, les faire manger, les préparer. Jusqu’à ce que je les dépose à l’école, c’est la course. Après, je suis seule. J’ai envie de dire, enfin seule. Alors je prends un peu de temps pour moi. Le soir, c’est différent, je n’ai pas ce temps, je dois me dépêcher de rentrer pour récupérer les enfants"

 

Pour beaucoup de citadins, ce trajet le matin est le seul moment de la journée durant lequel on se reconstitue en tant qu’individu singulier, et non plus seulement membre d’une communauté familiale ou professionnelle. Le trajet n’est plus un temps subi, et se libère des contraintes passées et à venir ; il n’est plus simple transition, entre-deux, projection sur une journée à venir, mais devient moment à part entière, cristallisation de jouissance. Les désirs reprennent le dessus, et cette parenthèse peut devenir entracte épicurien, quête délibérée de « petits » plaisirs, digression savoureuse.
Hélène n’aime rien tant que le détour par le kiosque à journaux tous les matins. Elle regarde les titres des magazines avec fascination ; parfois elle cède à ses impulsions et achète le dernier Paris Match. Sophie n’a pas ses hésitations. Une fois par semaine, elle récupère en catimini le Elle que sa mère a reçue la veille, et se délecte de cette lecture durant son trajet en RER. Elizabeth, elle, une fois sortie du métro, s’accorde une pause café au bistrot face à l’entreprise où elle travaille : "c’est un de mes moments préférés dans la journée. Bien sur, je prends un café avec mes collègues sur le coup de 10 heures. Mais dans le bar, je me laisse aller. Je suis seule. Je peux encore penser à des choses qui ne sont pas liées au travail". 

 

Durant les trajets, le matin, une sensibilité simple, mise à nue, éclot, cachée sous les oripeaux des conventions et des obligations sociales.  Elle peut être prévue, planifiée, attendue comme pour Hélène, Sophie et Elizabeth ; improvisée pour Marius, qui arbitre son trajet en temps réel, décide de prendre le métro, le tramway ou la marche à pied selon l’état du trafic, l’urgence de ses obligations professionnelles et son envie du moment d’être serré « comme une sardine » contre les autres ; voire hasard fortuit pour Lucie :  "j’habite à la campagne, loin de Paris. Quand je prends la voiture le matin, il fait encore nuit, il y a souvent du brouillard. Mais quand le soleil se lève, sur les petites routes avant de rejoindre l’autoroute, c’est magnifique". Un bref instant, soudain, Lucie oublie tout le reste, le cirque de la journée est suspendu au spectacle de la nature qui s’éveille. 

Ces bouffées de réjouissance ne sont pas sensations fortes le matin. Elles sont rapides, se consomment dans l’instant, se consument aussi vite, une fois le train de la journée en marche. Les souvenirs de ces instants sont éphémères et s’effacent avec les grandes joies ou peines du jour. Qui se souvient du plaisir éprouvé le matin à voir le lever du soleil, …avant d’en profiter de nouveau le lendemain ?  Ces petits plaisirs que l’on s’octroie sur ses trajets n’ont pas vocation à bouleverser l’ordre des choses, ils agrémentent modestement le quotidien.  

Certains comme Marie considèrent toutefois ces escapades comme des actes nécessaires,  politiques. Ralentir, prendre un autre chemin, faire un détour serait ainsi une volonté de se rebeller contre un tracé « imposé, répétitif, qui absorbe toute nos facultés de réflexion », contre une antienne trop bien connue : « métro, boulot, dodo ». Elle-même s’oblige à un « crochet » pour « admirer la lumière du Louvre le matin ». Alors, elle veut donner un sens à son trajet, et s’érige contre la monotonie de ces itinéraires matinaux trop bien tracés. Marie demeure une exception. Sans avoir de visée révolutionnaire, les parcours le matin sont des instants de liberté fugaces qui accompagnent le trajet, ils sonnent comme  un simple entracte au début de journée.

Ces « moments à soi » de  solitude matinale ne sont pas forcément souhaités ni recherchés, ils sont consubstantiels au trajet, ils existent et l’on n’y peut rien. Comme le souligne Gilles "chacun a des trajets différents, des horaires différents dans la famille. Donc chacun part seul". Parfois, on accompagne un père, on retrouve un ami, mais l’essentiel du trajet s’effectue individuellement. Cette situation de facto n’est pas vécue comme une contrainte. Elle peut être opportunité, quête de plaisantes déambulations. 
Elle est plus généralement un moment à soi d’introspection. Au fil du parcours, on avance vers soi, on peut oublier le monde qui nous entoure, s’abandonner. Même s’il est la résultante de moult décisions, le parcours le matin est vécu comme une donnée sur laquelle il est impossible d’avoir prise, un tout avéré avec lequel on compose, en définitive,  une fatalité. Pour Marius, une fois l’agitation du matin terminée, les enfants à l’école, "ça ne dépend plus de lui". Alors il "se laisse aller, guider par ses pas". Et sombre dans une douce rêverie, un dialogue feutré avec lui-même. 

 

Ainsi, au fil du trajet le cheminement physique devient introspection intimiste, on est en quête de retrouvailles avec soi. A l’orée du monde social, on se retire brièvement et furtivement du flot et de l’agitation ambiante. Dans sa propre bulle.  Matthieu profite souvent de ses trajets de RER pour "rêver, rattraper la nuit perdue" : "je mets un casque sur mes oreilles, et je me laisse aller. Je pars dans mon monde à moi, j’oublie les autres. Le RER, le matin, il y a du monde, on est serré, mais je suis parti. Je suis ailleurs. Si c’est de la musique africaine, je suis en Afrique, de la musique latino, je me vois danser sur les plages de Rio". Ce sont ses rêves, et ils prennent sens sur la route de son univers professionnel, tous les matins. Sophie écoute également de la musique. Elle ne peut concevoir son trajet sans son baladeur sur les oreilles. Elle ne prépare pas de playlist la veille, mais pioche dans ses titres au hasard des humeurs : "quand je veux me réveiller, je mets de la techno, une musique un peu speed. Par contre, quand je suis encore comateuse, je suis plus jazzy, plus cool". 

Ecouter de la musique est un moyen de se parler à elle-même. Certains comme Raymond revisitent leurs souvenirs autrement chaque matin. Son trajet est une célébration du passé, lorsqu’il sort tous les matins pour se rendre à la boulangerie de son quartier, il se remémore ses souvenirs de jeunesse, converse avec un autre soi, plus jeune, qui lui rappelle des temps anciens : "je passe souvent devant des immeubles HLM de brique rouge, ça me rappelle une certaine époque, les années 40-50, avant qu’ils ne soient construits. La rue qui mène à la boulangerie est déserte, aujourd’hui, tous les commerces ont fermé à part le photographe, et ont été remplacés par des habitations. Mais avant, il y avait des quincailliers, des bouchers, des primeurs. Ces rues me rappellent l’époque où, jeune enfant, j’accompagnais ma mère tous les matins". Ce parcours matinal fonctionne pour lui comme une quête mémorielle, ses pas le conduisent à rembobiner le fil du temps. Il le vit comme un moment privilégié d’intimité, dans lequel sa mémoire donne trace à son existence, relie passé et présent. 

Raymond consulte lors de promenade matinale un temps révolu grâce aux repères architecturaux, et  ces éléments extérieurs inspirent son imagination vagabonde. Quant à Gilles, il scrute tous les matins les affiches promotionnelles dans le métro, elles déclenchent en lui maintes idées et impressions : "le mercredi matin, ce sont les affiches des films sortis dans la semaine. Certaines me donnent envie, j’imagine les histoires, ce qui va se passer. Une affiche dit beaucoup d’un film, souvent c’est ce qui me décide à les voir ou non. Le Mercredi, finalement, j’ai rendez-vous. Je sais que le matin, lorsque je vais passer à cet endroit, j’aurais des surprises, bonnes ou mauvaises. Mais des surprises. De nouvelles affiches".

 

Nos parcours le matin sont aussi des moments de repli sur soi. Tout le trajet n’est pas toujours dévolu à cette parenthèse de l’intime, mais elle peut surgir, soudainement, en plein trajet. Elle est là, potentielle, il suffit d’un rien  pour qu’elle émerge: une impression, une idée, une sensation, un désir. A cet instant, le cheminement s’effectue à l’écart du flot, oublieux des autres et des contraintes, bulle d’évasion et promesse d’un ailleurs.

 

Et dans cet abandon se tisse le paradoxe du trajet du matin. Il est en effet profondément solitaire, mais cette indépendance  implique une déresponsabilisation. On ne parle pas du trajet, on l’oublie facilement, on y est sans le vivre.
Pour les citadins en transit, demeure  ainsi la croyance en une entité supérieure, un hasard maître de la situation « sur lequel il est impossible de jouer ». Chacun est à la merci d’une grève, d’un problème mécanique, d’un accident. Certes on est seul, on maîtrise, on dompte son itinéraire mais comment régir la somme de toutes les décisions individuelles ? Une puissance holiste s’en charge, en laquelle chacun confie son destin, l’espace de son parcours. Alors que notre trajet est le fruit de décisions savamment muries, on le vit comme un abandon fataliste.  Et l’on quitte la scène furtivement, on « désinvestit » ce temps, on confie à d’autres les clefs de son trajet ; on se « laisse aller »  dans son monde de songe et de rêverie. Moment pour soi sans que l’on en profite pleinement, le trajet du matin devient un temps amnésique du présent, tourné vers des plaisirs passés et futurs.

 

CIVILITÉS & MONDANITÉS


Chacun avance, isolé, à l’écart dans sa bulle lors de son parcours matinal. Pourtant, on rencontre des personnes, on croise du monde, on évolue au milieu des autres. Cet enchevêtrement de contact avec des inconnus suggère des relations, toutes brèves, diffuses ou éphémères qu’elles soient. Comment les caractériser ? Sur quel mode s’élaborent les échanges avec autrui durant ces moments de déambulation individuelle?  

 

On aurait pu penser que dans un monde en éclosion propre au matin, l’anarchie prévaudrait entre des individus mal réveillés. La réalité est autre, et il semble régner comme un esprit de mondanité à l’aube. Point n’est besoin d’explicitation, de décodages, de démonstration ostentatoire, chacun respecte des conventions tacites. Tout le monde semble adhérer à un pacte de non-agression mutuel ; personne ne souhaite troubler la fragile paix civile qui prévaut.
Sophie est par exemple la maîtresse de cérémonie du RER. Elle se poste toujours devant la porte : "à chaque station, c’est moi qui ouvre. Je sors dehors pour laisser passer les gens, puis je remonte. Ca recommence à chaque station. Je sens les gens se mouvoir dans mon dos, je sais qu’ils veulent descendre. Mais je m’exécute rapidement, ils n’ont même pas besoin de me demander. C’est la moindre des politesses".

 

Chacun respecte cette étiquette, ces règles  de bonne conduite. Point de mauvaises surprises désagréables, on s’efforce de cohabiter ensemble sans se gêner. Et puis c’est tout. Entre des personnes qui respectent un itinéraire, un tracé, un cap, difficile en effet d’imaginer des occasions de rencontre hasardeuses ou surprenantes. Les rencontres sont prévisibles, standardisées, promptement écourtés ; on ne veut pas être dérangé.
Lors des incidents voyageurs, sur le quai du RER, on tourne à peine la tête, avant de passer son chemin, rapidement. C’est le cas de Sophie. Une fois qu’elle est lancée sur le chemin du train, elle déteste être perturbée par les autres. Tout juste daigne-t-elle répondre aux passants qui lui demandent l’heure, quant aux individus perdus un plan à la main,…Une fois sa baguette achetée, Raymond croise très souvent la gardienne de l’immeuble. Ils se saluent respectivement d’un bref signe de tête convenu. Et se quittent. Paul, quant à lui, tombe tous les matins sur un voisin qui rentre de son jogging matinal. C’est son étalon. En fonction de l’endroit où il le croise, en bas de l’ascenseur ou sur l’avenue, il sait s’il est en retard ou non. Point de paroles entre eux, il lui lance un sourire furtif, parfois reçoit un geste de la main en guise de réponse, parfois juste un halètement rauque, signe de l’extrême fatigue du coureur.

 

Les échanges au cours des trajets le matin sont rarement approfondis, toujours soumis à un impératif de temps. Gilles n’a jamais réussi à engager une longue conversation avec le boulanger chez qui il achète le croissant qu’il mange au bureau: "entre nous, celà reste monosyllabique. On s’échange toujours les mêmes phrases. Il commence par me demander : « qu’est-ce qu’il vous faudrait aujourd’hui ? Je réponds : « un croissant s’il vous plaît ». « Ca vous fera 1 euro ». Je sors la monnaie, il me rend des pièces, silence. Puis je dis bonne journée, et il me répond la même chose. Parfois, il y a une variante quand je cherche la monnaie". Gilles s’arrête un instant avant d’évoquer ces matinées où les dialogues sont plus profonds, soulignant l’extrême rareté de ces moments : "le boulanger me dit : « sale temps pour la saison « ? Dans ces cas-là, je ne sais que répondre. Je crois que j’évoque les puissances naturelles et je dis : « avec le réchauffement climatique, on a l’hiver à la place de l’été et vice-versa". Raymond évoque aussi la pluie et le beau temps avec la voisine du dessus qu’il croise parfois au retour de sa promenade matinale. Quel supplice de devoir attendre l’ascenseur en silence, face à face,… heureusement, cette formule magique les soulage tous deux, même s’ils espèrent secrètement que l’ascenseur fasse au plus vite, car les considérations sur la météo s’épuisent rapidement…

Chacun use de dialogues prévisibles et standardisées le matin, de phrases toutes faites, de mots clefs mélange de borborygme et d’onomatopées pour communiquer avec l’autre. Même si les paroles se font rares, et  économisés, on réapprend ainsi à vivre ensemble grâce à ces réflexes sociaux, ces protocoles partagés, ces gestes codés. Toutefois, ils valent service minimum. On ne s’engage pas vraiment, on se préserve, on patiente dans une antichambre sociale, sans enjeu véritable, avant que la journée ne commence vraiment et que les identités ne se révèlent. 

Il est important durant ce moment de protéger tel un sanctuaire inviolé la bulle dans laquelle on évolue.  On ne veut pas se battre avec autrui, on ne choisit pas la confrontation, pas de si bon matin. Lucie a choisi de ne pas klaxonner le matin, de ne pas s’énerver. Elle invective en silence les piétons qui traversent au vert en dehors des clous ou les voitures qui ne respectent pas les priorités. Ses réflexes de parisienne endurcie ne reprennent le dessus que le soir, pour rentrer. 

Au regard du long trajet en train qui est le leur et des rencontres quasi- inévitables entre eux, Marie et ses collègues ont instauré un rituel tacite dans le RER pour s’éviter…cordialement. Ils se dévisagent, mais ne se saluent pas. Chacun respecte l’intimité de l’autre et s’instaure entre eux un jeu de poker menteur: "je remarque des collègues quand je monte dans le RER. Mais on fait comme si on ne s’était pas vu. Chacun reste dans son coin, profite encore de ce relatif instant de liberté avant le travail". Par contre, dans le bus qui les mène sur leur lieu de travail, après le trajet en train, les cartes s’abattent, les langues se délient : "alors, je salue mes collègues, chacun joue le jeu, fait mine de découvrir la présence de l’autre même si chacun sait pertinemment que nous étions assis presque l’un en face de l’autre dans le RER. Et on commence à parler. Mais pas avant le bus. Ce n’est pas impoli, cette situation nous convient à tous. Il faut laisser le temps de nous réveiller". 

 

Le matin, les autres peuvent devenir intrus. Sentir leur présence, entendre leurs voix, respirer leurs odeurs peut être perçu comme une ingérence dans le cocon au sein duquel on traverse l’espace. Pour se prémunir contre ses dommages, certains n’hésitent pas à avoir recours à des remparts pour faire passer aux autres l’envie de leur adresser la parole ou même tout simplement de les regarder. Matthieu baisse souvent la tête, remonte son col. Lui veut rester dans son monde. Pour ne pas être incommodé, il augmente également la musique de son baladeur : "comme cela, je n’entends plus les autres. Je les vois sans les voir, ils sont dans mon champ de vision, mais je ne les entends plus. Ils deviennent des pantins muets, éclipsés par ma musique". 
Marie utilise le 20 minutes qu’elle récupère à la station comme un moyen de ne pas voir les autres : "le 20 minutes, honnêtement, le contenu éditorial n’est pas très intéressant ! Mais quand je me plonge dedans, les autres ne me voient pas, j’ai l’impression d’être de nouveau seule, tranquille". Sarah feint de pianoter sur son portable pour mieux indiquer aux individus susceptibles de la dévisager combien elle est occupée à s’entretenir avec d’autres. 

Chacun s’en tient au strict minimum, aux mondanités de circonstance, aux discours à bâtons rompus. Les relations sont juste esquissées. Nul besoin d’approfondir, de chasser les rencontres insolites, de soutenir d’interminables conversations. La communication demeure superficielle, dans l’écume de la respectabilité, sans choc ni apparat, sans heurt ni parade. 

Néanmoins, les autres peuvent devenir support de notre imagination, personnages des fantasmes de nos songes. Alors ils ne perturbent pas notre intimité farouchement défendue le matin. C’est même plutôt l’inverse. On les met à notre portée, on invente leurs histoires, on tire la bobine d’un regard, d’un sourire pour imaginer une suite au scenario. Elizabeth apprécie regarder les autres dans le métro. En silence. Ils sont pour elles une attraction, un passe-temps agréable sur son trajet le matin. Elle imagine leur vie, ce qu’ils ont fait avant d’entrer dans la rame, ce qu’ils feront une fois sortis. Elle devine leur humeur aux traits de leur visage, leur situation sociale à leurs façons de s’habiller : "je suis particulièrement attentive aux jeunes. Je suis mère de deux adolescents, on a parfois du mal à se comprendre. Alors quand j’en repère dans le métro qui vont au collège le matin, j’observe leur façon de faire. Comment ils sont habillés, quels objets ils portent. Quand j’ai observé que tous avaient le petit I-pod, j’ai compris que je devrais céder aux sirènes insistantes de mon fils pour Noël. Leur langage est important aussi. Je me mets à la page, c’est important pour communiquer avec les ados de savoir quels mots ils emploient. J’te kiffe, je n’aurais pas compris tout seul…". Gilles qui joue les apprentis poètes dans le métro un livre à la main, tombe amoureux presque chaque matin dans la rame de RER. Il s’imagine vivre une relation passionnée avec la jeune fille qui vient juste de monter et lui fait face, il lui jette des regards discrets, imagine des virées romantiques avec elle, .. jusqu’à ce qu’elle descende du métro, et le laisse seul à ses utopies.

 

Des relations fugaces peuvent ainsi se tisser le matin, secrètes, imaginaires, fruit des chimères de l’esprit. Les échanges sont en suggestions, en sous-entendus, en regards, en coup d’œil. Une connivence implicite peut même sourdre entre deux individus le matin. On ne se parle pas, mais on se comprend, on vit des situations similaires le trajet nous rend proche. Marius ressent ce type de complicité. Avant de prendre les transports, il accompagne à pied sa fille à l’école. Sur le chemin, il croise d’autres pères : "on ne se connaît pas, mais on s’amuse de ces situations. Nous sommes deux parents confrontés au même emploi du temps, qui ont du courir le matin avant de partir, et qui profitent des derniers instants avec leur petit. Parfois, un des enfants pleure sur le chemin, trépigne, rechigne. Je compatis intérieurement. Pour le papa qui l’accompagne". 
Quant à Matthieu, il s’est trouvé un frère d’armes sur son trajet : "c’est un monsieur un peu plus âge, disons la quarantaine, qui prend le RER au même moment que moi. On se retrouve au même endroit tous les matins, sur le quai, à l’avant. Parfois même, on se sourit presque en se voyant. Quand il n’est pas là, je suis perturbé, je me dis qu’il y a un problème".

La répétition des situations sur le trajet du matin peut ainsi prêter à des jeux burlesques, des moments de partage insolite. On rit de son propre sort, on découvre chez l’autre des similitudes, et progressivement, un équilibre insolite et harmonieux s’installe.  En définitive, sur les trajets du matin, des destins se croisent si fréquemment qu’entre les mailles du filet que chacun tisse pour se protéger, s’immiscent des événements cocasses et cordiaux.

 

CONCLUSION


Les trajets du matin sont ainsi un kaléidoscope de situations multiples Tant d’individus se croisent à l’aube de la journée, filent chacun vers des destinations diverses.  Tous vivent différemment ce temps de transition entre public et privé, ont des rituels spécifiques, des petites habitudes qui leur correspondent.

 

En définitive, chacun de ces comportements implique trois regards sur le monde antagonistes. Le matin, lors de ce temps en construction, durant lequel tout est incertain,  il est ainsi possible de vivre en accéléré des réalités contraires, d’adopter au choix le prisme de vue de ces trois identités. Sur son parcours, on rentre finalement dans un théâtre ; on prend place sur scène, on essaie des costumes éclectiques, on s’essaie face à des situations hétéroclites, on apprend les jeux et les contraintes de l’altérité, le texte, la démarche, la présence à adopter. Tout se met en place progressivement, et le trajet du matin devient la répétition idéale, l’avant première d’une représentation quotidienne. Quand on arrive à destination, le rideau est déjà levé.

 

 

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