Behind Doors
Portes de la rue Paul Deschanel à Schaerbeek

Behind Doors

Étude sur les usages d'Internet dans un quartier de Bruxelles

Une collaboration avec l’agence Crosscast.be

L’usage d’Internet est très personnel. Le temps passé, les activités sur Internet, les sites visités, la place des réseaux sociaux, les devices utilisés, tout cela varie d’un individu à l’autre et à fortiori d’un foyer à l’autre, selon la culture de la famille, les activités et les âges de chacun.

Cette étude part donc d’un sentiment de curiosité sur l’usage et les modes d’accès de chacun à Internet, avec l’idée de dépasser les modes d’interrogation classiques sur ces sujets, en général quantitatifs et online pour s’intéresser de plus près à la réalité de ces pratiques.  L’étude Behind Doors réalisée en partenariat avec l’agence Update.be est une expérience ethnographique réalisée dans une rue de Schaerbeek à Bruxelles, la rue Paul Deschanel, une rue comme il en existe tant dans la capitale belge, brassée, multiculturelle et multi langue. Un mini monde et une mini Belgique en une rue.

Il s’agissait donc de pousser les portes, aller chez les gens, dans leur salon, leur bureau, rencontrer les familles et discuter des médias, d’Internet plus spécifiquement, de ce qu’ils en pensent, de leur manière de l’utiliser, des plaisirs ou déplaisirs liés au médium Internet.

Un ethnologue de Méthos (Lionel Ochs) et un spécialiste des médias chez Crosscast.be (Remi Maddens) ont profité des beaux jours de l’été 2012 pour passer beaucoup de temps dans la rue Paul Deschanel et s’intégrer petit à petit au quartier. Ils ont rencontré les habitants chez eux et ont discuté de leur rapport avec la technologie, les médias et Internet. Il en ressort un travail ethnographique réalisé sans a priori ni hypothèse qui décrit la place d’Internet dans la vie de gens normaux, habitants une rue normale au cœur de la grande Europe.

Nous proposons ici quelques extraits de l’étude.

 

LA TECHNOLOGIE CONDITIONNE LES USAGES


Le rapport à l’objet, son ergonomie (position assise - bureau ou couchée - détente) et les représentations auxquelles il est associé (loisirs vs travail) déterminent et influencent l’usage de celui-ci. Un ordinateur de bureau sur lequel s’effectuent des travaux de graphisme, d’architecture ou de traitement de texte dans la journée, devient difficilement un support à la lecture, à la découverte ou à d'autres activités divertissantes le soir venu. Seul l’Ipad semble déroger à la règle mais pour une frange infime de la population, ayant intégré celui-ci dans un contexte professionnel.
Comme le dit Brigitte : Pour moi, le Blackberry c’est vraiment pour le travail. Une fois que je suis à la maison, je l’oublie et je retrouve mon Ipad: ça c’est chouette! Les outils sont associés à des usages, des contextes qui prédéterminent les usages et par voie de conséquence, la nature des contenus visités. Il ne s’agit pas tant de l’outil en tant que tel mais du rapport entretenu par l’usager avec celui-ci. Un autre usager pourra avoir un rapport fun/loisir avec le Blackberry et accéder à des contenus totalement différents de Brigitte.

 

L’INTERNET EST PETIT


Alors qu’Internet est généralement associé à un espace infini, sous-entendu celui de tous les possibles, on constate que les usagers ne fréquentent qu’une toute partie de cet espace, et en général toujours la même (les mêmes sites).

On peut l’expliquer pour certains par une forme d’appréhension, similaire à la crainte de l’inconnu, celle de s’aventurer dans des espaces dont on ne sait pas où ils vont nous mener, « sans fond », « sans contour ». Cette absence de limite procure un sentiment de perte de repères, qui dérange « comme si on perdait pied » Ik voel me niet op mijn gemak op het internet want er is zo veel!! (Je ne suis pas à l’aise sur Internet car il y a tellement de choses) dit Anne.  
Pour d’autres il ne s’agit pas d’appréhension mais simplement d’automatismes, les réflexes sont ancrés et les usagers sont rarement mis en contact avec des espaces nouveaux, alors que précisément ils sont, pour la plupart, avides de découvertes mais ne savent simplement pas « où regarder » « quoi chercher ». 

Pour d’autres usagers Internet, tout comme la télévision, s’invite dans les débats liés à l’éducation et sur ce qu'il est permis de voir ou de ne pas voir. L’espace infini « de tous les possibles » est ainsi volontairement contraint par certains parents qui trouvent Internet « dangereux. »

Quelle que soit la raison donc, il existe un inconfort partagé lié à l’ouverture de l’Internet et cela a comme conséquence un repli des usagers vers les mêmes sites. En poursuivant l’analyse, on se rend compte que ces sites ont souvent la même caractéristique dans la perception des usagers, d’avoir des frontières, des  limites qui soient clairement identifiables, c’est à dire que l’usager perçoit clairement (visuellement) lorsqu’il est dans l’espace et lorsqu’il la quitté.  Ces espaces sont rassurants, nous les avons qualifiés de «  semi clôs ». Facebook, le Soir.be, tel blog au design distinctif, font partie de cette catégorie pour les internautes qui les citent, tout comme les applications Ipad qui sont visitées avec confort. 

Pour les usagers, le confort relatif du surf va de pair avec un sentiment de frustration devant tout le potentiel du web et de cet espace infini non exploré et auquel ils n’ont pas accès (et décident de ne pas avoir accès).

 

LE TEMPS DE L’INTERNET EST COURT


Pour les usagers que nous avons rencontrés, l’Internet est utilisé principalement pour des raisons pratiques (chercher une adresse, vérifier les séances de cinéma, préparer les vacances) ou pour répondre à des questions, comme une sorte de dictionnaire géant et instantané. Je fais vite un tour sur Wikipedia quand je me pose une question, dit Jef. Internet est aussi largement dédié à la communication et à la sociabilité (emails, réseaux sociaux).

Par contre, dans ce que nous avons observé, Internet est très peu associé au divertissement, au plaisir de la détente et du laisser aller. Je ne peux pas dire qu’Internet est associé à un moment de détente, pour cela c’est plutôt la télévision est une phrase que nous avons largement entendu.  Force est de constater qu’Internet n’est aujourd’hui pas utilisé dans une temporalité longue, le plaisir de la détente d’une heure ou deux est laissé à d’autres médium : la TV, le livre, le journal. 

Cet état de fait peut s’expliquer par le faible nombre de propositions de ce type sur Internet ou par leur récence (Netflix n’était pas encore en Belgique au moment de notre étude) ou bien encore, au travers de notre hypothèse sur l’ouverture des espaces, par le fait que les divertissements proposés sur Internet aujourd’hui ne soient pas suffisamment « fermés » (Netflix remédiant à cela). La télévision, le livre ou le journal proposent un mode de narration linéaire et fermé, avec un début et une fin. Cette complétude permet à l’usager de se laisser aller à la proposition narrative, sans tentative (ni possibilité) d’explorer une autre voie. Pour les usagers que nous avons rencontrés, l’unicité et la complétude du medium réassurent et permet la détente.

Ces préférences ne sont bien entendu pas généralisables. Certains usagers (rare en nombre dans notre étude) prennent le pas inverse en cherchant à recréer les conditions de l’ouverture permise par Internet dans des contextes de divertissement « fermés » : Ipad sur les genoux tout en regardant un film, tweet en lisant le journal papiers etc.

 

 

Les résultats complets de l’étude réalisée par Méthos et Crosscast.be ont été présentés à l’occasion d’une fête de quartier à la fin de l’été 2012. Ils ont ensuite servis de base de réflexion au développement de nouveaux types de contenus proposés par l’agence Crosscast.be.

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